
Chronique du 29 décembre 2025
28 décembre 2025Chronique du 12 janvier 2026
Habiter une tristesse sans contours
Chronique d’une hospitalité psychique au temps long
Dans cette chronique clinique, il ne s’agit ni de guérir vite ni de corriger un symptôme, mais d’accueillir une souffrance qui ne cède pas.
À partir d’une rencontre thérapeutique, ce texte interroge ce que signifie tenir le lien quand les promesses d’efficacité échouent.
Une réflexion sur le temps long du soin, la présence comme acte clinique, et l’hospitalité psychique comme éthique professionnelle.
Mlle L a vingt-quatre ans.
Quand on lui demande comment elle va, elle répond presque toujours la même chose :
« Je ne sais pas. »
Ce n’est pas une hésitation. C’est un constat.
Chez elle, la tristesse n’est pas un épisode, ni même une humeur : c’est un fond. Une nappe continue, profonde, qui ne laisse que peu de place à autre chose. Les émotions ne se distinguent plus vraiment. Tout semble aplati, ralenti, comme si la vie psychique avait perdu ses reliefs.
Elle dit souvent qu’elle ne sert à rien.
Qu’elle ne fait rien de sa vie.
Les mots tombent sans colère, sans plainte. Ils disent une forme d’usure. Le futur ne fait pas envie ; le présent ne retient pas ; le passé pèse trop lourd pour être simplement regardé.
Le lien, pourtant, reste central. Vital.
Mais il est instable, exigeant, dangereux. Dès qu’il se rapproche, l’angoisse monte ; dès qu’il s’éloigne, le vide menace. Elle attend beaucoup, redoute tout, interprète sans relâche. Le moindre signe prend une valeur excessive ; le moindre silence devient confirmation de son inutilité supposée.
Dans son histoire, les liens n’ont jamais été suffisamment continus pour s’inscrire durablement à l’intérieur. Trop d’imprévisibilité, trop de ruptures, trop de chaos parfois. Elle a grandi sans appui interne solide pour réguler ce qui la traverse. Les affects arrivent sans médiation, sans délai, trop forts ou trop absents. Tout ou rien.
Quand la tristesse devient trop lourde, quand le lien ne répond plus, le corps prend le relais. Non pour mourir, mais pour éprouver quelque chose. Pour inscrire une limite, une preuve, une réalité. Le passage à l’acte apparaît là où la parole ne parvient plus à contenir l’excès.
Les traitements médicamenteux ont été nombreux. Ajustés, modifiés, remplacés. À chaque fois, l’espoir d’un apaisement. À chaque fois, la déception. Les effets restent partiels, instables, parfois inexistants. Le psychiatre cherche, tâtonne, affine encore. Mais quelque chose résiste.
Cette résistance n’est ni un refus, ni un échec de volonté. Elle dit l’impossibilité de réduire chimiquement une souffrance qui ne se situe pas seulement dans la neurochimie, mais dans le rapport à soi, aux autres, au monde. La tristesse de Mlle L n’est pas un simple symptôme à corriger ; elle est devenue une organisation, une manière d’habiter le réel, presque comme une identité négative à laquelle elle s’accroche faute de mieux.
En psychothérapie, il ne s’agit pas de promettre un soulagement rapide, ni de convaincre. Il s’agit d’ouvrir un espace où quelque chose peut, très lentement, se différencier. Introduire du temps là où tout est figé. De la nuance là où tout est écrasé. Une présence suffisamment constante pour que l’intensité n’ait plus besoin de se dire dans l’urgence.
Le cadre est central. Stable. Prévisible. Non séducteur. Non intrusif. Il ne vient pas combler le vide, mais le rendre supportable. Le psychothérapeute ne cherche pas à prouver à Mlle L qu’elle a de la valeur ; il reste là quand elle affirme qu’elle n’en a aucune. Il n’argumente pas contre sa tristesse ; il la traverse avec elle, sans s’y dissoudre.
Car cette clinique éprouve aussi celui qui accompagne. Elle confronte à une souffrance qui ne cède pas, qui ne s’améliore pas selon les repères habituels, qui résiste aux ajustements, aux explications, aux promesses implicites d’efficacité. Elle oblige à renoncer à l’idée rassurante du progrès linéaire. À accepter que le mieux soit parfois discret, instable, presque invisible.
Elle met à l’épreuve le désir d’aider, la tentation de faire, de soulager à tout prix. Elle confronte au doute : à quoi sert-on, quand l’autre dit qu’il ne sert à rien ? Tenir sans se défendre, sans se retirer, sans combler, demande un travail constant, silencieux, souvent méconnu.
Rester là, sans devenir indispensable. Ne pas répondre à l’effondrement par la précipitation, ni à l’attaque par le retrait. Accepter d’être parfois vécu comme insuffisant, décevant, inefficace, sans que le lien se rompe. Cette position n’a rien d’héroïque. Elle est simplement nécessaire.
Peu à peu, quelque chose se déplace. La tristesse est toujours là, mais elle n’occupe plus tout l’espace. Des micro-variations apparaissent. Un moment moins vide. Une attente un peu plus tolérable. Une pensée qui ne s’effondre pas immédiatement.
Mlle L ne dit toujours pas qu’elle va mieux.
Mais parfois, elle dit moins souvent qu’elle ne sert à rien et elle reste.
Ce n’est pas spectaculaire.
C’est précisément pour cela que c’est de la clinique.

