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Oser commencer
Aurélie Martin – Psychologue clinicienne et psychothérapeute
« Le courage de naître à soi-même »
Je pense à cette femme de 52 ans, assise un jour face à moi. Depuis vingt-cinq ans, elle est mariée à un homme pour lequel elle donne tout. « Il faut que je sois là quand il rentre », dit-elle. Comme si sa vie ne pouvait se justifier qu’au service d’un autre. Elle s’est mariée pour avoir enfin un nom, appartenir à une famille, trouver une place qui ne lui avait jamais été donnée.
Elle murmure : « J’espère qu’il n’est pas trop tard. » Et je mesure le courage silencieux que cela suppose de dire ces mots, après une vie à penser que tout était « normal ». Elle raconte alors : née « par accident », avec un bec-de-lièvre, elle a cru que cette marque suffisait à expliquer le rejet, le silence, la honte. Elle a pensé que si ses parents ne l’aimaient pas, c’était parce qu’elle avait fait quelque chose, parce qu’elle était fautive d’exister.
Puis il y a eu ces moments de fissure dans la certitude : lorsqu’elle était aide-soignante, elle a vu des parents aimer leurs enfants malgré le handicap. Plus tard, quand elle est devenue mère, elle a découvert qu’on pouvait aimer immédiatement, sans condition. « Alors je comprends pas », dit-elle. Ce qu’elle croyait être une loi, s’effondre.
Je mesure toujours le courage silencieux que demande ce pas vers la psychothérapie. Il faut une force immense pour accepter de se confronter à ce que l’on a tenu à distance toute une vie. Irvin Yalom écrivait que la rencontre psychothérapeutique ne consiste pas seulement à soulager une souffrance, mais à « aider l’autre à affronter ce qu’il redoute le plus, et à trouver malgré tout une manière de vivre ». Derrière ses hésitations, c’est bien cela qui se joue : affronter des vérités enfouies, et consentir à se réinventer.
Les travaux de Cyril Tarquinio sur le trauma précoce rappellent que ces expériences laissent des traces indélébiles dans le psychisme, parfois invisibles mais toujours agissantes. Reconnaître qu’elles façonnent encore le présent, des décennies plus tard, c’est déjà légitimer ce courage de venir dire : « je veux comprendre ». Cette femme me disait qu’elle se sentait « prête à accoucher d’elle-même », et cette image rejoint ce que Guy Ausloos nomme l’auto-engendrement : ce mouvement par lequel une personne se met au monde autrement, non pas parce qu’un psychothérapeute l’y « fabrique », mais parce qu’elle mobilise, en elle et autour d’elle, ses propres ressources pour changer. Comme l’écrit Guy Ausloos, « faire de la thérapie n’est pas résoudre des problèmes ou corriger des erreurs, mais se plonger dans le mystère des familles et de leur rencontre… pour laisser émerger l’auto solution. »
Et moi, psychologue psychothérapeute, quelle est ma place dans ce chemin ? Certainement pas celle de réparer ni de trancher à sa place. Être psychothérapeute, c’est offrir un cadre suffisamment solide pour que ses peurs puissent se dire, mais assez souple pour que son histoire se déploie autrement. C’est soutenir ce mouvement intérieur sans jamais l’imposer.
Ce travail n’a rien d’une fabrication d’un « nouveau moi » ni d’une réécriture artificielle du passé. Il s’agit plutôt de permettre à la personne de se rencontrer autrement, dans la continuité et les fractures qui l’habitent. C’est là une exigence éthique : ne pas céder à la tentation de la solution rapide, accueillir l’incertain, respecter le temps nécessaire, entendre les résistances non comme des obstacles, mais comme les signaux d’un processus en marche.
Cela suppose de rester humble. Nous ne sommes pas les démiurges de ces renaissances intérieures. Nous n’imposons rien : nous veillons, nous accueillons, nous rendons possible ce pas de côté où la personne commence à se réinventer. Nous sommes des passeurs, des gardiens d’un espace où peut se dire et se transformer ce qui fut trop longtemps tu.
Et chaque fois que quelqu’un franchit ce seuil, malgré ses doutes, ses peurs, ses hontes, je mesure à quel point ce geste-là, [demander une psychothérapie], est l’un des plus grands actes de courage. C’est un premier pas, immense. Mais ce n’est jamais un chemin tracé d’avance. Car le travail psychothérapeutique est un processus long, imprévisible, avec ses contractions, ses pauses, ses élans. Comme le rappelle Irvin Yalom, il n’existe pas de trajectoire rectiligne : chaque avancée est faite de détours, de retours en arrière, d’instants d’éclaircie suivis de zones d’ombre. Accepter cela, pour le patient comme pour le psychothérapeute, c’est déjà une manière de prendre soin.
Il faut une force immense pour affronter ce miroir, pour reconnaître ses blessures, pour consentir à s’asseoir face à l’inconnu de ce qui va surgir. Dans un monde où l’on valorise la maîtrise, la performance et le contrôle de soi, venir dire sa fragilité est un véritable acte de résistance. Demander une psychothérapie, c’est choisir de ne plus porter seul un fardeau qui étouffe, c’est faire le pari que dans le regard de l’autre quelque chose pourra se transformer.
Je pense à cette femme de 52 ans, assise un jour face à moi. Elle me dit sa peur, son doute, son espoir encore fragile. Je l’écoute, et je mesure combien franchir cette porte n’a rien d’un geste anodin : c’est déjà une victoire sur le silence, sur la honte, sur la résignation. C’est accepter de se risquer à être vue autrement, et peut-être enfin, à se voir elle-même.
Et c’est là que je comprends, encore et encore, que chaque psychothérapie commence par un un pari sur le vivant.
Références bibliographiques
Irvin Yalom (2011). Le bourreau de l’amour. Galaade Éditions.
Cyril Tarquinio (2018). Trauma et résilience : l’impact des événements précoces. Dunod.
Guy Ausloos (1995). La compétence des familles. Érès.

