
EXPERTISER N’EST PAS SOIGNER – Meeting du 28 mars 2026 – Printemps de la Psychiatrie
19 mars 2026Chronique du 15 avril 2026
Glissement silencieux du soin psychique : le risque de perdre la rencontre
Quand le monde ne répond plus, que reste-t-il du soin psychique ?
Elle entre dans le cabinet comme on franchit un seuil fragile.
Quelque chose en elle semble suspendu. Les gestes sont retenus, la voix hésite, le regard ne s’accroche plus. Elle parle vite, puis s’interrompt, comme si les mots perdaient soudain leur consistance.
« J’ai tout essayé… Le yoga, la méditation, les podcasts sur le bien-être. Rien ne me touche. C’est comme si le monde ne faisait plus écho. »
Un monde sans écho. Un monde devenu muet.
Je pense à Hartmut Rosa, et à cette idée simple, presque vertigineuse : nous souffrons lorsque le monde cesse de nous répondre.
Quand plus rien ne vibre, ni en soi, ni autour de soi. Quand le réel devient lisse, sans aspérité, sans retour.
Le monde silencieux
Notre époque accélère.
Tout s’intensifie, tout s’optimise, tout se mesure.
Alain Ehrenberg décrivait déjà cette fatigue contemporaine : celle d’un individu sommé d’être l’auteur de lui-même, de se construire, de s’ajuster sans cesse jusqu’à l’épuisement.
Nous gagnons en maîtrise, mais nous perdons en rencontre.
Le monde devient disponible, manipulable, prévisible, exploitable mais il ne répond plus.
Or la résonance, telle que la pense Rosa, n’est pas de l’ordre du contrôle. Elle surgit là où quelque chose nous atteint, nous transforme, nous met en mouvement.
Dans le soin psychique, cette distinction est essentielle.
Le soin psychique ne consiste pas à corriger une défaillance.
Le soin psychique consiste à rendre possible une réponse.
La résonance comme acte clinique
Il existe, dans toute rencontre thérapeutique, un moment fragile, presque imperceptible, où quelque chose se remet à circuler.
Un mot trouve un écho. Un silence cesse d’être vide. Un regard devient supportable.
Ce moment n’est ni une technique, ni un protocole. C’est une expérience de résonance : deux présences qui se rencontrent sans se réduire.
Donald Winnicott évoquait cette capacité d’être seul en présence de l’autre, une forme de sécurité intérieure qui ne se décrète pas, mais se construit dans la relation.
Il ne s’agit ni de fusion, ni d’accord parfait. La résonance est faite de tensions, d’écarts, parfois même de dissonances. Mais c’est précisément dans ce léger tremblement que quelque chose du vivant se remet en mouvement.
Résister à l’accélération
Tout, aujourd’hui, pousse à aller vite : protocoles, évaluations, contraintes gestionnaires.
Le soin psychique, lui, exige autre chose. Il demande du temps non pas comme un luxe, mais comme une condition.
Ralentir, ce n’est pas suspendre l’action. C’est permettre qu’elle advienne autrement.
Chaque espace clinique devient alors un lieu de résistance : un lieu où la relation ne cède pas à la procédure, où l’écoute ne se réduit pas à une grille, où le vivant échappe encore à la quantification.
Ralentir et rencontrer sont des gestes cliniques. C’est aussi, profondément, un geste politique.
Un déplacement silencieux
Mais quelque chose, silencieusement, se déplace.
Ce n’est pas seulement une transformation des pratiques. C’est un glissement plus profond, presque imperceptible.
Peu à peu, le soin ne s’organise plus à partir de la rencontre. Il se construit en amont, dans des dispositifs qui en dessinent déjà les contours.
La clinique n’est plus ce qui oriente : elle devient ce qui s’ajuste.
La singularité n’ouvre plus le chemin : elle doit trouver sa place dans un cadre déjà là.
Et lorsque la forme précède le lien, lorsque le cadre anticipe la relation, il ne s’agit plus tout à fait de soigner, mais de faire circuler.
Se laisser toucher
La résonance dans la rencontre implique une forme de risque. Celui d’être affecté. Celui de ne pas savoir à l’avance.
Dans une société qui valorise la maîtrise, la clinique introduit une autre logique : celle de la disponibilité et de l’hospitalité psychique.
Se laisser toucher, ce n’est pas se perdre. C’est accepter que quelque chose de l’autre nous transforme, sans que cette transformation soit programmable.
Comme le souligne Ivy Daure, le soin se tisse dans ce qui circule entre les êtres, dans cette écologie du lien qui ne peut être entièrement anticipée ni contenue. Sans cette porosité, rien ne se déplace.
Défendre une clinique du vivant
Ce que nous ouvrons, dans nos cabinets et nos institutions, ce sont des espaces où le monde peut à nouveau répondre.
Des espaces où la parole reprend corps. Où les affects retrouvent une adresse. Où le lien redevient possible.
Face à la standardisation et à la marchandisation du soin, défendre la clinique, c’est défendre cette possibilité.
La possibilité d’une rencontre qui ne se laisse pas réduire.
Soigner, alors, ce n’est pas réparer. C’est réintroduire du lien là où il s’était défait. C’est permettre que quelque chose recommence à vibrer :
entre un être humain et le monde,
entre deux présences,
entre un silence et un mot.
Et dans cette vibration, discrète mais essentielle, quelque chose du vivant persiste.
Le soin psychique,
C’est préserver la possibilité d’une rencontre qui transforme.
La clinique ne répond pas vite. Elle répond juste.
Références bibliographiques
- Rosa, H. (2018). Résonance. Une sociologie de la relation au monde. Paris : La Découverte.
- Ehrenberg, A. (1998). La fatigue d’être soi. Paris : Odile Jacob.
- Daure, I. (2021). Clinique du lien et du vivant. Toulouse : Érès.
- Winnicott, D. W. (1958). La capacité d’être seul. Paris : Payot.


