
Chronique du 15 juin 2026 – Violences intrafamiliales : quand survivre devient une manière de vivre
14 juin 2026Chronique du 15 juillet 2026

Cette question que je ne voudrais plus jamais entendre
Elle baisse les yeux avant de poser sa question :
« Vous pensez que… j’étais consentante ? »
Elle ne parle pas d’une relation ambiguë. Elle ne parle pas d’un malentendu. Elle parle d’un viol. D’un viol commis lorsqu’elle était enfant. Par quelqu’un de sa famille.
Et pourtant, des années plus tard, c’est encore cette question qui surgit. Elle n’est pas la première.
Le psychotraumatisme est aussi cruel que cela.
Il ne laisse pas seulement des souvenirs douloureux. Il bouleverse les repères, altère le sens que l’on donne à ce qui s’est passé. Il transforme la sidération en culpabilité, les stratégies de survie en prétendues preuves de consentement, le silence en aveu imaginaire.
Alors, en psychothérapie, une partie du travail consiste à remettre les choses à leur juste place.
Nommer la sidération.
Nommer l’emprise.
Nommer la dissociation.
Nommer la mémoire traumatique.
Et, surtout, déplacer le poids de la responsabilité.
Parce qu’elle n’a jamais changé de place.
Elle appartient entièrement à celui qui a commis la violence sexuelle.
Pourtant, si cette question revient si souvent dans nos cabinets, ce n’est pas seulement parce que le psychotraumatisme sème le doute.
C’est aussi parce que notre société continue, parfois malgré elle, à l’entretenir.
Elle demande encore aux victimes :
« Pourquoi n’as-tu rien dit ? »
« Pourquoi n’es-tu pas partie ? »
« Pourquoi es-tu retournée le voir ? »
Plus rarement, elle demande aux auteurs :
« Pourquoi as-tu franchi cette limite ? »
Comme si le comportement de la victime appelait davantage d’explications que celui de l’agresseur.
Comme si l’absence de résistance était plus étonnante que la violence elle-même.
Pourtant, nous savons aujourd’hui que la sidération est une réponse neurobiologique de survie. Nous savons que l’emprise désorganise profondément la capacité à choisir librement. Nous savons qu’un enfant ne peut jamais consentir à un acte sexuel. Nous savons qu’une réaction corporelle n’est jamais un consentement.
La clinique nous l’enseigne chaque jour.
Et pourtant, les victimes continuent d’arriver en psychothérapie avec cette même question. Comme si elles devaient encore démontrer qu’elles n’ont pas voulu ce qu’elles ont subi.
C’est cela qui me met en colère.
Pas seulement la violence des agresseurs, qui est déjà insupportable.
Ce qui me met en colère, c’est qu’après les faits, tant de victimes continuent de porter seules le poids d’une faute qui n’a jamais été la leur. Comme si le traumatisme ne suffisait pas, elles héritaient aussi du doute. Un doute nourri par les représentations sociales, les silences, les idées reçues, parfois même par des discours qui méconnaissent encore les mécanismes du psychotraumatisme.
Le psychotraumatisme est déjà une prison. Mais lorsque la société laisse entendre, même implicitement, qu’une victime aurait pu consentir, elle construit une seconde prison : celle de la culpabilité.
Alors, en cabinet, il faut d’abord desserrer cet étau.
Redonner des mots là où il n’y avait que de la confusion. Rappeler, parfois des dizaines de fois, qu’un enfant qui survit n’est pas un enfant qui consent. Qu’une personne sous emprise ne choisit pas librement. Qu’un corps qui se fige ne dit jamais « oui ». Que survivre n’est pas consentir.
J’aimerais qu’un jour cette question disparaisse de nos cabinets.
Non parce que les violences auraient cessé — même si je le souhaiterais de tout cœur — mais parce que plus aucune victime ne pourrait sérieusement croire qu’elle en est responsable.
Peut-être que ce jour-là, nous aurons enfin construit une société où le consentement sera suffisamment compris pour que les victimes n’aient plus à porter le poids d’une culpabilité qui ne leur appartient pas.
Peut-être qu’une société devient véritablement protectrice le jour où les victimes n’ont plus besoin d’un cabinet de psychologue pour entendre, enfin, qu’elles n’ont jamais été responsables de ce qu’elles ont subi.

