Nouvelle extension du conventionnement : le M3P alerte sur une évolution préoccupante de l’organisation des soins psychiques
10 juin 2026Chronique du 15 juin 2026
Violences intrafamiliales :
quand survivre devient une manière de vivre
Aurélie Martin, Psychologue clinicienne et Psychothérapeute
Pᴀʀᴄᴇ ǫᴜ’ᴏɴ ɴᴇ sᴏʀᴛ ᴘᴀs ᴅᴜ ᴅᴀɴɢᴇʀ ᴅᴇ ʟᴀ ᴍᴇ̂ᴍᴇ ᴍᴀɴɪᴇ̀ʀᴇ ǫᴜᴇ ʟ’ᴏɴ ʏ ᴀ sᴜʀᴠᴇ́ᴄᴜ
Elle dit cela presque doucement. Comme une évidence qu’elle aurait portée trop longtemps seule. « Quand quelqu’un se met en colère, je redeviens une petite fille. »
Dans son récit, il n’y a pas de grandes démonstrations. Pas de dramaturgie spectaculaire. Seulement une accumulation de scènes, de tensions, de silences, de peurs organisées autour du quotidien.
Un père alcoolisé. Une mère prise dans la violence conjugale.
Des nuits à écouter. À surveiller. À anticiper.
Très tôt, elle apprend que la sécurité est fragile. Qu’elle peut basculer d’un instant à l’autre.
Alors elle développe des compétences remarquables. Elle devient attentive aux visages, aux voix, aux changements d’ambiance.
Elle repère les signes avant-coureurs. Elle s’adapte. Elle apaise. Elle absorbe.
L’enfant devient experte du danger avant même d’avoir eu le temps d’être simplement une enfant.
Des années plus tard, devenue adulte, elle consulte pour ce qu’elle appelle « un effondrement ».
Le mot arrive après des décennies de tenue impeccable. Car longtemps, tout semblait fonctionner.
Elle a construit une vie. Un métier. Une famille.
Elle est décrite comme solide, investie, fiable. De celles sur qui l’on peut compter.
Mais certaines stratégies de survie ont un coût différé. Il arrive un moment où le corps ne parvient plus à soutenir ce qui avait été psychiquement nécessaire pour traverser l’enfance.
Alors apparaissent la fatigue chronique, l’hypervigilance, les pensées envahissantes, l’impossibilité de relâcher, les difficultés à poser des limites, la culpabilité immédiate dès qu’un conflit surgit.
Dire non devient presque dangereux. Non pas intellectuellement. Corporellement. Comme si une partie d’elle continuait à croire qu’un désaccord pouvait provoquer une catastrophe.
Dans ces trajectoires, le traumatisme ne reste pas figé dans le passé. Il infiltre les postures relationnelles, la perception de soi, le rapport au monde.
Certaines personnes ne vivent pas réellement en sécurité, même lorsque le danger a disparu. Elles vivent dans l’anticipation du danger. Le système nerveux reste mobilisé. Le corps continue de surveiller. L’esprit tente d’éviter ce qui pourrait réactiver l’effraction ancienne.
Et souvent, l’entourage ne comprend pas. Parce que vu de l’extérieur, ces adultes paraissent compétents. Adaptés. Responsables.
Mais derrière cette adaptation se cache parfois une organisation psychique entièrement structurée autour de la prévention du chaos.
Alors, en psychothérapie, une question revient souvent : Qui serais-je si je n’avais pas passé ma vie à me protéger ? … Question vertigineuse.
Car pour certaines personnes ayant grandi dans les violences intrafamiliales, le contrôle n’est pas un trait de caractère. C’est une ancienne nécessité biologique et psychique.
Lâcher prise ne procure donc pas immédiatement du bien-être. Cela peut au contraire déclencher une sensation d’insécurité profonde. Le calme lui-même devient étrange.
Dans l’accompagnement thérapeutique, il ne s’agit pas seulement de « raconter le passé ». Il s’agit progressivement de permettre au psychisme et au corps d’expérimenter autre chose que l’alerte permanente.
Retrouver des espaces où il devient possible de ne plus surveiller constamment les autres. De ne plus se sentir responsable de tout. De différencier le conflit du danger. La colère de la destruction. La limite du rejet.
Les approches psychothérapeutiques des psychotraumas, notamment l’EMDR, montrent combien certaines expériences demeurent stockées dans des réseaux de mémoire encore activés par le présent.
Une voix plus forte. Une tension relationnelle. Un silence inhabituel. Et l’adulte bascule parfois, émotionnellement, dans un état ancien.
Comme si le passé n’était jamais complètement passé.
Mais le travail thérapeutique révèle aussi autre chose.
Une immense capacité de survie. Une intelligence relationnelle souvent très fine. Une sensibilité aux mouvements émotionnels. Une créativité adaptative remarquable.
Ce qui a permis de tenir ne doit pas être méprisé. Ces mécanismes ont parfois sauvé psychiquement l’enfant. Simplement, ce qui protège à huit ans peut devenir épuisant à quarante.
Alors peu à peu, dans la rencontre thérapeutique, quelque chose se déplace. La personne cesse progressivement de se définir uniquement par ce qu’elle a subi. Elle découvre qu’elle peut exister autrement que dans l’adaptation permanente.
Non plus survivre à tout prix. Mais habiter sa propre vie.
Et parfois, après de longs mois, surgit une phrase simple, presque discrète, mais cliniquement immense :
« Je crois que je commence à me sentir en sécurité. »


